Lanzhou/Xian

Avec la visite de Binglingsi la boucle se referme. L’ensemble des 200 grottes sculptées de Binglingsi -Vème au XVIème siècles- donnent sur le Fleuve Jaune. Ces grottes nous ramènent au point de départ de notre voyage. Il n’est plus question de totale sinisation de l’art bouddhique mais de courtiser une fois encore l’art d’influence Gandhara. Observons à cette occasion les efforts spectaculaires consentis par les autorités chinoises pour mettre en valeur son patrimoine. Les musées poussent comme champignons. Modernes, ils recourent à tout l’arsenal des media pour mettre en valeur les pièces auxquelles jusqu’ici le public n’avait pas accès. Il s’agit de Lanzhou mais aussi et surtout de Xian. Dans cette cité, au-delà du célèbre site de l’armée en terre cuite et du musée d’histoire du Shaanxi il convient de retenir le site de Yanglin. Son musée recèle de purs chefs d’œuvre de figurines d’une hauteur de 30 à 50 centimètres, représentant guerriers, eunuques, danseurs, danseuses et musiciens du troisième empereur de la dynastie des Han de l'ouest. Ou encore ce nouvel espace sorti de nulle part dans la Pagode de la Petite Oie Sauvage. 

 

A Xian s’arrête aussi notre route de la soie. Il ne nous reste plus qu’à vivre notre aventure personnelle, refaire le voyage avec nous-mêmes pour vérifier la très belle formule de Jean Chesneaux dans « L’art du voyage » -Bayard Editions 1999 : « le voyageur cheminant en pays lointain chemine en compagnie de lui-même, il chemine en lui-même ».

Xiahe/Linxia

C’est la ronde infinie. Les moulins à prières des murs d’enceinte de Labrang n’en finissent pas de tourner et gémir. Paumes jointes en vasques sur leur front, les mains des pèlerins marquent « ciel, parole, cœur » puis glissent sur le sol. Les gestes sont répétés comme pour les laver de tous péchés préparant à un meilleur karma. Cette ferveur est émouvante. D’autant que les visages, creusés par la fatigue, n’en finissent pas de sourire. Engoncés dans leur cape épaisse de laine -de bure pourrais-je dire- couverts de poussière, portés par une inébranlable foi, les pèlerins répètent à l’envi leurs prières. 

Une fois pénétré dans le monastère, l’on repère ici ou là des portraits du Dalaï Lama qui seront recouverts d’écharpes blanches en cas de visite officielle d’un dignitaire chinois. Il s’agit de sauver les apparences. En ce lieu l’intelligence politique l’emporte dans les deux parties. 

Les pourtours du monastère de Labrang sont occupés par des magasins de vente d’objets de culte …tenus par des musulmans et de petits restaurants dirigés…par les mêmes. S’y rencontrent des touristes et des moines. Une fois quitté Labrang et ses 2900 mètres nous nous dirigeons vers Linxia « la petite Mecque » comme la surnomment fièrement ses habitants. A Linxia le commerce est florissant comme dans tous les grands carrefours de la route de la soie. Vendeurs ambulants de fruits et légumes, échoppes rappelant les souks nous transportent en Orient. Les mosquées aux allures de pagodes, dont la cour intérieure ressemble à s’y méprendre aux salles d’audience des mandarins Ming, sont nombreuses. Et là-bas, en retrait, perchés ou creusés dans les .falaises des plateaux de lœss, les temples taoïstes nous tirent leur révérence.

Tongren/Xiahe

Ici, traditionnellement, ce sont les hommes qui réalisent la peinture des tankas. Ici ? Nous sommes à Tongren. Tongren est une des capitales de l’art tibétain « regong » des tankas. Les jeunes artisans, tout comme les moines, produisent ces peintures sacrées. Servant à la méditation, elles représentent le plus souvent l’enseignement du bouddha ou des grands maîtres du bouddhisme et des mandalas (représentation mystique et symbolique du paradis bouddhique). 

Notre jeune hôte nous explique avec fierté et enthousiasme que ses parents et arrières grands parents étaient des peintres reconnus. Il en perpétue la tradition. Il reçoit des commandes de tous les monastères et de la Chine entière. Est débordé et recours, à chaque fois que nécessaire, au savoir-faire féminin. Si, comme nous l’avons vu, les tankas sont de vocation spirituelle ils peuvent aussi revêtir un caractère plus profane, voire contenir des chartes de médecine. Ceci est tellement vrai que notre jeune peintre nous a raconté une anecdote à ce sujet. Un jeune sinologue français connaissant parfaitement l’art bouddhique dont il fait commerce lui a passé commande d’un tanka représentant la jeune tibétaine dont il était épris. Il souhaitait la voir figurer au centre d’une composition entourée de déesses et de boddhisattvas. Le peintre refusa. Le jeune sinologue fit assaut de conviction et…sortit une impressionnante liasse de billets. Rien n’y fit. Le peintre refusa encore. Il accepta seulement de peindre la jeune femme entourée de nuages. Autrement dit, la peinture peut être profane mais pas à n’importe quel prix. On pourrait ajouter : pas à n’importe quel prix et dévoiement! Mais à la réflexion comment s’empêcher de penser : "pour combien de temps encore, avec la demande de plus en plus pressante des chinois?". 

Xining/Tongren

Entre nuages vanillés, montagnes ocres ou rouges, collines peuplées de conifères et pâturages, le camion-caravane emprunte des routes aériennes, canyons, espaces arides pour découvrir des villages cachés au sommet des lignes de crêtes. Auparavant nous avons visité le monastère de Qutan. Sorti de nulle part, sauf sans doute d’une volonté politique de reconquête de la dynastie Ming, le monastère de Qutan est l’exemple même de la sinisation de l’art bouddhique. Construit en 1387 sur le modèle du palais d’été de Pékin, d’architecture très sobre, il abrite d’exceptionnelles peintures murales ayant échappé aux destructions de la révolution culturelle. Les motifs, d’excellente facture, sont en rupture avec ceux de l’art Gandhara si présent à Dunhuang. Ils représentent la vie de Sakyamuni de sa naissance à sa crémation dans un décor de paysages, kioskes, pavillons, scènes de vie quotidienne, costumes et visages caractéristiques du 14ème siècle. En revanche les temples contiennent des statuaires et des mandalas directement issus de l’école tibétaine. C’est toujours un crève-cœur de quitter cet endroit entretenu et protégé par des moines originaires des régions de l’Amdo et de la Mongolie intérieure. Mais la suite est une leçon de cohabitation multiethnique. Ici, des villages tibétains avec leurs stupas et drapeaux de prières, plus loin de belles maisons en briques et des musulmans calottes blanches déposées sur la tête, puis retour aux villages tibétains ou Han ou aux mosquées dont le minaret est construit dans la même veine que les pagodes chinoises… 

Qu’il fait bon respirer cet air là !

Matisi/Xining

La nature redevient plus rude. Les pentes nues des montagnes sont couronnées de neige. La montagne Qilian n’est pas de tempérament généreux. Ici l’on voit le vrai visage de la pauvreté chez les rares habitants que nous avons rencontrés.
Il faut franchir des cols de plus de 3000 mètres, voire de plus de 4000 mètres, qui n’en finissent pas. Et pourtant les lacets sont resserrés. A peine si nous ne pouvons toucher le véhicule qui nous suit lorsque nous le surplombons. Première barrière franchie, nous accédons à d’immenses pâturages où l’herbe en germe retarde son départ. Il y en a suffisamment pour que les tibétains sortent leurs troupeaux de yacks ou de moutons. A l’aide de leurs redoutables chiens et à coups de motos, ils dirigent le début de la transhumance. Sortie de nulle part une cavalière fait la ronde autour de nous. Etale son savoir-faire, puis, après un élégant salut, reprend en mains son troupeau. Plus loin, nous rencontrons les pèlerins ou les fidèles se rendant à la prière. Une jeune fille révise la manière de se vêtir  à la manière des tibétains de l'Amdo. Non qu’elle soit habillée en habits de ville, mais elle nous dit que les tenues qu’elle porte ont été achetées à Lhassa. Arrivent enfin les 4000 mètres. L’air se raréfie, le froid nous transperce, la neige nous encercle. Des drapeaux de prières marquent le passage du col. Les mâts sont réalisés en plaques de bois décoré en forme de plume de flèche. Il ne nous reste plus qu’à plonger vers le lac Kokonor, le second lac d’altitude du monde, avec ses dunes blanches et ses pâturages prometteurs…pour l’été. Puis vient Xining la capitale du Qinghai.

Matisi

Après le désert viennent les cultures irriguées. Le vert pose enfin sa couleur sur la terre et sa sournoise grenaille. Face à nous, des parois verticales. Y sont installés des refuges -cellules troglodytes des moines- ainsi que des temples. L’accès aux salles de prières est acrobatique. Il convient pour certains temples de réviser nos pratiques de varappe pour escalader les marches qui ont été creusées dans les murs. Heureusement les moins hardis accèderont aux lieux de prière en toute sérénité. Les nonnes vendent timidement de jolis nœuds infinis de bonheur, et là-haut, un moine passe et repasse, à chacun de nos passages, sa serpillère sur les marches d’accès au temple tibétain.
Ce soir nous camperons face aux montagnes dont on écrit les noms compliqués dans un alphabet vierge. Les neiges rejoignent l’horizon mais les arbres nous protègent de l’air cinglant de la nuit. Les tentes sont rapidement montées. Maintenant c’est une question d’habitude…L’équipement et la batterie de cuisine, les tables pliantes etc…. Tout aussi vite. La discussion entre Rose et Li Xa notre chauffeur est animée autour de la réalisation de la recette…Questions d’épices, de cuisson etc…A dire vrai, quoiqu'il en soit, nous savons que le résultat sera excellent. Ce que, sitôt servis, nous avons vérifié. Tables débarrassées et vaisselle collective faite, ce soir c’est le tour des hommes, il ne nous reste plus qu’à rameuter les rayons de lune pour percer les ténèbres. Azur en poche pour attendre le matin, nous écoutons le bruit des ailes, les frôlements des moutons le long des toiles, les échos de torrents. Nous ne nous soucions plus du temps, le soleil saura nous réveiller.

Jiayuguan/Danxia

L’extrémité ouest de la Grande Muraille de Chine bâtie sous la dynastie des Ming en 1372 avait pour objectif d’arrêter les invasions barbares et de protéger les caravaniers. Il s'agissait de contrôler l'accès à la vallée. Cet endroit est la tête d’un édifice  destiné à accueillir une garnison dont la structure s’est élargie de constructions rendues nécessaires pour la distraction des militaires.
Nous paressons sur le chemin de ronde et donnons un nom à chaque pierre. Surtout à celle, esseulée, posée sur un des remparts. La légende dit que l’architecte devait présenter un devis complet à l’empereur au risque d’avoir la tête tranchée si seulement une pierre de plus était comptée à la fin des travaux. Il restait justement celle-là. L’empereur voulut mettre sa menace à exécution, mais l’architecte dit « si l’on enlève cette pierre tout l’édifice s’écroulera »…
« Bon, Rose –nom prêté à notre guide Qiang par le groupe- on roule les fenêtres de quel côté aujourd’hui ? ». Pour nous donner plus de chance d’appréhender d’authentiques panoramas, nous remontons chaque jour un des côtés des fenêtres transparentes. Et cela est nécessaire car nous rejoignons aujourd’hui un site naturel exceptionnel : Danxia. Une véritable palette d’artiste, tellement les argiles plissées comme un soufflet d’accordéon font feu de toutes les couleurs. Rose  les décrit comme « une robe aux plis et couleurs provençales ». Profitons des libertés qui nous sont encore offertes car le site est en voie d'aménagement avec escaliers perchés sur les arrêtes. "Pour notre confort", peut-on lire sur sur une affiche…Ici, plus question de camper. Rose trouve un refuge chez l’habitant. Une manière supplémentaire de nous mettre en contact avec les populations.

Dunhuang/Jiayuguan

Nous avons abandonné notre camion-caravane depuis presque deux jours. Pour prendre le train qui nous emmène vers Jiayuguan où débute la Grande Muraille. Comme toujours ce sont en ces moments que nous apprécions les qualités de ce qui nous manque. Nous prenons rapidement conscience que le camion-caravane est un authentique outil de proximité. En toute liberté nous pouvons décider de la route à emprunter et nous affranchir des circuits obligés et des sites saturés de touristes. Décider de nous arrêter ici ou là pour une prise de photo, une rencontre avec les populations qui viennent à nous spontanément, faire une halte sur l’endroit même grâce à notre autonomie d’hébergement. Pour l’instant nous traversons dunes de sable, déserts de pierres, oasis où paissent des troupeaux. Endroits hostiles, pourtant envahis par des engins de travaux publics. Ici, aussi, la Chine est en marche : les terres de la province du Xinjiang contiennent d’importantes ressources en minerais. Notre train est d’un autre temps. Ce train mis à la disposition des salariés de la Compagnie de chemins de fer transporte néanmoins d’autres clients. La poussière passe par tous les interstices…et il y en a. La contrôleuse- agent de sécurité-restauratrice-personnel de service- nettoie et renettoie. Donne de la tête et des bras dans tous les sens. Lorsque nous lui demandons « mais vous êtes seule pour faire tout cela ?»Elle répond « mais c’est normal, c’est un train de service qui transporte les salariés»…Quand nous lui répondons « mais c’est le contraire qui devrait se passer ». Elle nous regarde éberluée. Il ne lui reste plus qu’à accompagner le départ de ces oiseaux de passage…

Turfan/Dunhuang

Après la visite des « Mille bouddhas » près de Turfan, nous poursuivons notre quête de meilleure connaissance de l’art bouddhique des Vème au XIXème siècle. Les grottes des « Mille bouddhas » forcent l’émotion et le recueillement. Malgré les dégradations naturelles et surtout iconoclastes dont elles ont été victimes, elles offrent encore des salles où se mêlent art brillant et peintures murales en continu. Chaque génération y aura ajouté son propre génie en s’enrichissant de celui des autres. Que ce soit ici, et plus encore à Dunhuang, c’est de diversité dont il faut parler. Comment pourrait-il en être autrement ? Ces grottes ont été creusées et peintes pour permettre aux moines d’atteindre la perfection dans la méditation et aux pèlerins, après de longs trajets entre déserts et hautes montagnes, d’y laisser place à leur ferveur. S’y sont donc croisés hommes et femmes de toute condition sociale, d’analphabètes à lettrés, originaires de toutes civilisations. Laissons le soin aux amateurs de consulter les nombreux ouvrages qui y sont consacrés. Arrêtons-nous un instant sur notre guide Zhang Shi Jun. Le personnage est exceptionnel. Francophone, talentueux, il nous fait partager son savoir avec des mots précis, passant du sens et de l’histoire des 30 grottes visitées aux techniques qui ont prévalu à leur réalisation. Précisant que leur taille dépendait des moyens du mécène qui, étant le plus souvent illettré s’en remettait au moine-savant pour choisir les thèmes exécutés par l’artiste retenu, aidé de son école. Bref, de ces personnages et de ces lieux -sans oublier les immenses dunes entourant l’hôtel dont la blancheur vient se poser au plafond de la chambre- qui font porter le regard, pleine face d’enfance, au-delà de nos terres.

Korla/Turfan

Les derniers contreforts de la montagne Tian Shan avancent à pas très lents pour enfin s’arrêter dans les sables du Taklamakan et nous ouvrir la route conduisant au désert de Gobi. Déserts de pierres et sables se conjuguent aux temps des oasis alimentées en eaux par le système millénaire des puits Karez. Trous forés à mains d’hommes et de femmes tous les dix mètres pour creuser des canaux souterrains conduisant l’eau en pente douce vers un grand réservoir d’irrigation. Officiellement, le réseau des puits Karez constitue l’une des trois grandes œuvres de Chine avec la Grande Muraille et le Grand Canal de Beijing à Hangzhou. Aujourd’hui, seulement deux cents puits sont en état de marche contre quatre cents il y a quelques années. La modernisation du système d’alimentation en eau ainsi que l’exode des jeunes en ont eu raison. La famille, qui nous a servi des plats orientaux abondamment enrichis de raisins secs dont la préparation est, elle aussi, de tradition millénaire, s’est désolée de ces départs tout en trouvant qu’il s’agissait d’une bonne chose, compte-tenu de la consanguinité existant dans les vallées ouïghours de cette région.
Cette terre est un espace de contrastes. Ici, les ruines de la citadelle Jiaohe fondée il y a plus de deux mille deux cents ans. Ruines où les couleurs valsent encore sur les pieds des bouddhas. Où l’homme tout à coup retourne son passé et le musée, là-bas, qui conserve les objets retrouvés et les met en valeur à renfort d’informatique ultra sophistiquée. Enfin, là-bas encore, sur ces charrettes, toutes ces femmes au marché, voilées, qui semblent tourner le dos à la modernité.

Aksu, Kizil Kara, Korla

Aujourd’hui, sauf en première partie du parcours soumis aux vents de sable et aux terres hostiles, succèdent des oasis dont la splendeur  le dispute à celle des 236 grottes de Kizil dont 10 seulement sont ouvertes au public. Que dire de plus que ce que présentent les livres d’art ? Peu ! Rappelons simplement que ces grottes abritent de remarquables peintures, les plus anciennes datent du 4ème siècle. Qu’elles ont été soumises aux influences des écoles Gandhara (art bouddhique indo hellénistique), afghane, qiuci (contrée appartenant aux 30 royaumes) et enfin chinoise. Une grande partie de ces trésors a été pillée par archéologues et iconoclastes. Nos deux jeunes guides sont intarissables. Issues de la même université d'Urumqi, et dortoir précisent-elles, , elles ont signé un CDD d’un an en tant que guides sur le site. Comment leurs parents ont atterri ici ? A coups de propagande ou de manière forcée du temps des années de la révolution culturelle.
Aujourd’hui est aussi un grand soir car c’est la première fois qu’elles camperont et participeront à l’élaboration d’un repas en compagnie d’étrangers. Elles goûtent les apéritifs apportés par le groupe, mais préfèrent l’alcool local. Elles apprécient notre contact car de culture artistique, elles ont du mal à trouver des sujets de conversations avec les jeunes de la région et vivent mal cette situation. Les jeunes d’ici ? Ils s’intéressent principalement au karaoké, à comment gagner beaucoup d’argent, au stylisme de la dernière moto ou aux chanteurs en vogue. Qu’importe ! Elles chercheront à la fin de leur contrat un site et une région plus en adéquation avec leurs attentes.
Pour le lendemain, elles nous promettent une brillante conférence.
Parole tenue et mieux encore !

Aheqi, Aksu

911-essay.com

Kashgar, Aheqi

Entre montagnes cathédrales du Tian Shan, lits de torrents orphelins d’eaux, pierres blanches déposées comme autant de semis de lune, … les lézardes du temps ont fait leur œuvre destructrice sur les remparts de terre qui nous ceinturent. Et pourtant ! Nous sommes heureux de mêler nos pas à la poussière et l’odeur de la terre. C’est ici que nous installerons notre premier campement. ! La vie s’organise spontanément. Chacun prête la main pour monter les tentes, installer la table tandis que la guide et les accompagnateurs préparent le repas. Ce soir ce sera une recette héritée d’un grand-père chinois. Nul n’oublie néanmoins le plaisir. L’apéritif est servi et pris dans ce site magique. Une silhouette se détache à l’horizon et vient en notre direction. Comme toujours les endroits réputés désertiques recèlent la vie. Il observe, se méfie et se plante devant nous. C’est un jeune berger. Il nous examine et attend…Nous lui offrons de la nourriture. Il sourit…nous donnons et redonnons encore…Il refuse de s’asseoir avec nous. Il prend le sac de victuailles que nous lui tendons et s’échappe en riant. Calme, VTT, promenades rythment nos heures jusqu’à la tombée de la nuit. Vient alors le temps de la splendeur des empires au couchant, l’écoute du silence rompu par le ronronnement des motos des bergers surveillant leurs troupeaux. Et le calme revient…Un dernier bercement de lune avant de se glisser dans les taies du grand lit de la nuit.

Boshi, boshi

« Boshi, boshi » autrement dit « dégagez, dégagez ! ». Lorsque vous entendez cet ordre, il est déjà trop tard. Le bœuf, le taureau, la vache, le mouton ou l’âne fondent sur vous. Au mieux vous évitez, êtes honoré d’un coup de langue et sa bave sur votre pantalon, au pire vous êtes bousculé ou recevez un coup de pied, voire… Car dans ce bazar aux bestiaux comme nous n’en voyons plus ou peu, la bête est reine et obéit au gré de ses caprices, sans que le maquignon ne puisse contrôler la situation. Vous plongez au cœur des troupeaux en vente et vous découvrez un manège entre acheteurs et vendeurs. Au début, aucune parole audible entre vendeur, acheteur et « entremetteur ». On chuchote à l’oreille, on montre discrètement un chiffre en ouvrant ses mains comme on ouvre une huître. Si l’affaire a du mal à se dénouer, tout bascule. Ce ne sont alors que gestes démonstratifs accompagnés de grands éclats de voix… Signalons au passage que cette pratique témoigne d’une évolution de la coutume. Autrefois, les chiffres étaient murmurés à l’oreille des deux acteurs par l’entremetteur. Après nombre d’allers et retours, il faut bien conclure par l’achat ou le refus. Ici, pour notre plaisir, l’affaire est faite ! Le vendeur et l’acheteur se serrent la main de manière très démonstrative et l’heureux nouveau propriétaire part en prenant grand soin de son animal. Il ne vous reste plus qu’à vous attabler à la table d’un restaurant bon marché pour consommer un bol de pâtes, d’accepter d’être observés par la population locale, et de prendre le temps de repérer et d'essayer de comprendre tous les manèges des négociations en cours.

Lac Karakul

Départ pour le lac Karakul. Le groupe découvre les installations du camion caravane. Prend possession de cet espace avec enthousiasme. Commence alors un long voyage découverte entre vallées, gorges, et grandioses montagnes. Ici les jaunes, blancs, ocres, bruns, le disputent aux camaïeux de gris-vert. Les couleurs se reflètent sur les filets/pétales d’eau qui sillonnent entre pierres et graviers Accoudés à la fenêtre du camion-caravane, nous nous laissons envahir par leur majesté. Elles sont si proches et lointaines de l’azur. Nous nous dirigeons vers le plateau du Pamir. Déjà la montagne Gongour (dos de chameau) pointe ses 7719 mètres au dessus de nos têtes. Fiancée du ciel, elle tire sa longue traîne. Le feu du soleil avance et écrase tous restes de nos nostalgies. A chaque virage, la montagne, à tour de rôle, garde son sourire, lance un baiser de ciel à ceux qui la contemplent et cogne dans nos cœurs pour y laisser entrer sa paix profonde. Le vent lève des poussières d’argile qui se déposent comme paillettes d’or. Nous sommes devenus orpailleurs de nos moments de grâce. Nous sommes au rendez-vous pour répondre à l’appel du lac Karakul et du mont Muztagata, le père des glaciers (7775 m).

Alain Dupeyron